To chosify is to decay! Chosifier, c'est déchoir!
English version
"When a society grants itself the right to objectify someone, it is preparing its own moral decay." This line, which sums up Aimé Césaire's thinking in his Discourse on Colonialism, has a strange resonance this 4 November, as the excavators move into Okala, Lac Bleu and Diba-Diba, and evicted families are still waiting for a roof over their heads.
Nearly eighty years after its publication, Césaire's thought remains a mirror held up to every society, including our own. It does not merely ask whether a government is effective. It asks how that government looks at the human beings it governs.
What Césaire said
In 1950, in the Discourse on Colonialism, Aimé Césaire summed up the colonial system in a brutal equation: "colonization = thingification." The colonized person is no longer a person, but labor, an obstacle, an item to be moved.
His strongest argument lies elsewhere: this enterprise also degrades those who carry it out. To treat a human being as a thing, a society must lie to itself, normalize violence and suspend its own principles. That corruption eventually comes home. This is the "boomerang effect": according to Césaire, Nazism applied to Europe methods previously reserved for colonized peoples.
Was Césaire right?
History largely proves him right. Hannah Arendt described a similar mechanism, the "boomerang effect" of imperialism. The torture practiced during the Algerian War poisoned the French army, justice system and political life. Jefferson, himself a slaveholder, admitted that slavery depraved the masters as much as it crushed the enslaved.
Two caveats are in order, however. Moral decay does not always go hand in hand with material decline: slaveholding and colonial societies remained prosperous for centuries. Nor is it inevitable: abolition, decolonization and civil rights struggles show that a society can come to its senses. Césaire's line is a warning, not a prophecy. And a warning must be heeded in time.
Libreville: demolish first, rehouse later
On 4 November 2026, demolitions began in Okala, Lac Bleu and Diba-Diba to widen the roads of Greater Libreville. According to the government, 430 homes are affected; an envelope of more than 5 billion CFA francs has been set aside for compensation, and plots will be allocated in Malibé 2.
The problem lies in the timing:
- Site preparation at Malibé 2, meant to house 100 families, only began on 31 October, four days before the first demolitions.
- At Bikélé-Nzong, the Comprehensive Rehousing Plan has about 325 homes completed out of 1,070 planned.
- In Plein Ciel, where bulldozers have been at work since August, families were already describing difficulties finding new housing, and some were still awaiting compensation.
- Around the Cité de la Démocratie, the statement announcing the evictions gave neither the number of homes targeted nor a word about compensation.
A check is not a roof, and a plot still being leveled is not a home. The families are leaving today; rehousing, they are told, will come later!
When families become "rights-of-way"
This is not about comparing Libreville in 2026 to the colonial order. The need to decongest the capital is real, and no one disputes that a city needs roads. But the logic Césaire denounced is not limited to colonies. It begins whenever those in power stop seeing people and see only obstacles.
The official vocabulary speaks volumes: "clearing rights-of-way," "surveying buildings," "evicting." Behind these words are a mother of eleven crammed into a studio, schoolchildren torn from their schools, traders deprived of their income. When the order of operations puts the excavator before the roof, it means the road matters more than the people who lived along its path.
This is exactly the slide Césaire warned against. A society that grows used to moving families the way one moves rubble ends up finding it normal. And what becomes normal for the poorest always ends up threatening everyone.
Rehouse first, demolish later
The modernization of Libreville can be a source of national pride. It will be, only if it respects one simple principle: rehouse first, demolish later.
Not promises of plots, not construction sites barely started, but homes ready to move into, accessible schools and compensation paid to everyone, owners and tenants alike.
Césaire left us a warning. A society is judged by how it treats those who lack the means to defend themselves. Building roads is progress. Building them on the dignity of those being evicted would be decay.
Version française
« Lorsqu'une société se donne le droit de chosifier quelqu'un, elle prépare sa déchéance morale. » Cette formule, qui résume la pensée d'Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme, résonne étrangement ce 4 novembre, alors que les pelleteuses entrent en action à Okala, Lac Bleu et Diba-Diba, et que les familles délogées attendent encore un toit.
Près de quatre-vingts ans après sa publication, la pensée de Césaire reste un miroir tendu à toutes les sociétés, y compris aux nôtres. Elle ne demande pas seulement si un pouvoir est efficace. Elle demande comment il regarde les êtres humains qu'il gouverne.
Ce que disait Césaire
En 1950, dans le Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire résume le système colonial par une équation brutale : « colonisation = chosification ». Le colonisé n'y est plus une personne, mais une main-d'œuvre, un obstacle, une donnée à déplacer.
Sa thèse la plus forte est ailleurs : cette entreprise dégrade aussi celui qui la mène. Pour traiter un être humain comme une chose, une société doit se mentir, banaliser la violence et suspendre ses propres principes. Cette corruption finit par revenir chez elle. C'est le « choc en retour » : selon Césaire, le nazisme a appliqué à l'Europe des méthodes jusque-là réservées aux peuples colonisés.
Césaire avait-il raison ?
L'histoire lui donne largement raison. Hannah Arendt a décrit un mécanisme proche, l'« effet boomerang » de l'impérialisme. La torture pratiquée pendant la guerre d'Algérie a gangrené l'armée, la justice et la vie politique françaises. Jefferson, lui-même propriétaire d'esclaves, admettait que l'esclavage dépravait les maîtres autant qu'il écrasait les esclaves.
Deux nuances s'imposent pourtant. La déchéance morale ne s'accompagne pas toujours d'un déclin matériel : des sociétés esclavagistes ou coloniales sont restées prospères pendant des siècles. Et elle n'est pas une fatalité : abolitions, décolonisations et luttes pour les droits civiques montrent qu'une société peut se ressaisir. La phrase de Césaire est un avertissement, pas une prophétie. Et un avertissement, cela s'écoute à temps.
Libreville : démolir d'abord, reloger ensuite
Ce 4 novembre 2026, les démolitions ont commencé à Okala, Lac Bleu et Diba-Diba pour élargir les voies du Grand Libreville. Selon le gouvernement, 430 habitations sont concernées ; une enveloppe de plus de 5 milliards de FCFA est prévue pour l'indemnisation, et des parcelles seront attribuées à Malibé 2.
Le problème est dans le calendrier :
- Les travaux d'aménagement du site de Malibé 2, prévu pour accueillir 100 familles, n'ont été lancés que le 31 octobre, quatre jours avant les premières démolitions.
- À Bikélé-Nzong, le Plan complet de relogement compte environ 325 logements réalisés sur 1 070 prévus.
- À Plein Ciel, où les bulldozers opèrent depuis août, des familles décrivaient déjà des difficultés de relogement, et certaines attendaient encore leur indemnisation.
- Autour de la Cité de la Démocratie, le communiqué annonçant les déguerpissements ne donnait ni nombre de maisons visées ni mot sur l'indemnisation.
Un chèque n'est pas un toit, et une parcelle en cours de terrassement n'est pas une maison. Les familles partent aujourd'hui ; le relogement, lui, viendra plus tard, leur dit-on!
Quand des familles deviennent des « emprises »
Il ne s'agit pas de comparer Libreville en 2026 à l'ordre colonial. La nécessité de désengorger la capitale est réelle, et personne ne conteste qu'une ville a besoin de routes. Mais la logique que dénonçait Césaire ne se limite pas aux colonies. Elle commence chaque fois qu'un pouvoir cesse de voir des personnes et ne voit plus que des obstacles.
Le vocabulaire officiel en dit long : on « libère des emprises », on « recense des bâtiments », on « déguerpit ». Derrière ces mots, il y a une mère de onze enfants entassée dans un studio, des élèves arrachés à leur école, des commerçants privés de revenus. Quand l'ordre des opérations place la pelleteuse avant le toit, c'est que la route compte davantage que ceux qui vivaient sur son tracé.
C'est exactement le glissement contre lequel Césaire mettait en garde. Une société qui s'habitue à déplacer des familles comme on déplace des gravats finit par trouver cela normal. Et ce qui devient normal pour les plus pauvres finit toujours par menacer tout le monde.
Reloger d'abord, démolir ensuite
La modernisation de Libreville peut être une fierté nationale. Elle ne le sera que si elle respecte un principe simple : reloger d'abord, démolir ensuite. Pas des promesses de parcelles, pas des chantiers à peine lancés, mais des logements prêts, des écoles accessibles et des indemnisations versées à tous, propriétaires comme locataires.
Césaire nous a laissé un avertissement. Une société se juge à la manière dont elle traite ceux qui n'ont pas les moyens de se défendre. Construire des routes est un progrès. Les construire sur la dignité de ceux qu'on déloge serait une déchéance.
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